Vers 1501-1502, à l'aube même du XVIe siècle, Dürer grave au burin son imposante Némésis, qui semble porter la gloire du graveur allemand - l'un des plus grands de tous les temps - par delà les montagnes bornant au sud les terres de son pays natal. Tyché chez les Grecs, Fortuna chez les Romains représentaient la fortune distribuant ses bienfaits au hasard. A l'opposé Némésis est guidée par la justice divine. Quelque cinquante années auparavant, l'art de la gravure en était à ses débuts balbutiants et moins de cinquante ans plus tard, il devait connaître une rapide et brutale éclipse avant de renaître pour un second épanouissement au XVIIe siècle. Le sujet même de Némésis et son traitement sont emblématiques des ambitions novatrices de ce nouveau domaine artistique. Si les premiers graveurs, au XVe siècle, s'en sont tenus le plus souvent aux sujets religieux ou de genre traditionnels, Dürer ouvre résolument à cet art un champ iconographique inédit, propre et original par rapport à la peinture et à l'illustration. Le sujet mythologique et littéraire (la Némésis grecque est revue et repensée ici par deux humanistes du XVIe siècle, Poliziano et Pompinius Laetus) choisi par un artiste allemand témoigne d'une initiative personnelle nouvelle, de sa propre culture et de celle des futurs acquéreurs de l'estampe. Par ailleurs, tournant le dos à tout archétype médiéval, la figure nue de Némésis est le résultat d'une science anatomique récente fondée sur l'étude d'un modèle vivant, d'une part, et, d'autre part, d'une construction théorique basée sur le célèbre canon antique de l'architecte romain Vitruve (Ier siècle), redécouvert par les artistes de la première Renaissance italienne. Enfin, le travail du burin, discipliné, suggestif des volumes et des matières, sûr du moindre de ses effets, est parvenu à une virtuosité qui ne sera jamais dépassée par aucun si ce n'est par Dürer lui-même très peu d'années plus tard avec Adam et Eve (1504) et les trois Meisterstiche, le Chevalier, la Mort et le Diable (1513), Saint Jérôme dans son étude (1514) et Melancolia I (1514).
Auteur : Sophie-Charlotte Renouard de Bussière
Magazine : L'Objet d'Art n° 344 Page : 64-82
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